Le billet du mois Deveze & Rey

 

                La pratique du souffle, un possible inattendu.

23/05/2018 (3)  

Une fois que l'on a compris comment fabriquer le souffle, il faut le diriger comme le ferait un souffleur de verre. C'est un savoir-faire en chant lyrique qui se perpétue et se rappelle à chaque pratique répétée.

 

Notre façon de vivre contemporaine ne nous encourage pas à être concentré, à être dans l'effort soutenu. On est dans l'agitation, souvent au détriment du précis.

Or le souffle, la fabrication du souffle, c'est la découverte des potentialités de son corps, c'est de l'énergie transformée en air conduit, canalisé. Il faut être concentré, centré avec son corps.

Une forme de sérénité peut se mettre en place car laisser l'air filer doucement demande la précision du geste, l'oubli de soi et la conduite de l'air en maintenant un contrôle musculaire dans la durée. Ce n'est pas la volonté qui fait vibrer les plis vocaux, c'est l'air ; la volonté risque de tout durcir, de tout bloquer.

 

On rencontre cette pratique de la gestion du souffle chez les apnéistes, chez les personnes qui pratiquent du yoga. On la retrouve aussi dans la danse, dans le mime et la gestion du mouvement.

Dans l'art lyrique bien sûr. Le professeur de chant est, à la base, dans la transmission de la technique du souffle, bien avant la musicalité.

 

Dans la vie de tous les jours, cet apprentissage musculaire est une découverte. C'est un détachement de soi pour donner quelque chose à un autre. C'est une force car, quand vous gérez le souffle, tout le corps est concentré : non seulement les abdominaux et les intercostaux sont sollicités, mais aussi, et façon paradoxale, la mâchoire est détendue et la cavité pharyngale ouverte. C'est une sensation incorporée. Le corps s'est accommodé à ce mouvement respiratoire volontaire, en conscience.

 

Comme nous l'avons dit, cette expérience traverse les arts du mouvement mais aussi tous les mouvements philosophiques ou religieux. Cela signifie que cette pratique est par essence une expérience spirituelle qui nous invite à nous dépasser, à aller au-delà de nous-mêmes, portés par le souffle pratiqué en conscience. Dans un esprit laïque, cela peut inquiéter...mais pourquoi le souffle, omniprésent dans différentes formes de pratique, ne pourrait-il pas participer au développement d'une spiritualité laïque ? On peut être laïque et avoir une vie spirituelle. La réponse est en chacun. En tout cas, pratiquer le souffle en conscience ouvre une fenêtre sur l'inattendu.

 

 

La respiration au service de la fabrication du son (2)

06/05/2018

Si nous nous arrêtons de respirer, nous mourons. C'est donc une activité primaire fondamentale. Le besoin de respirer est universel mais la manière de faire les gestes est très hétérogène d'une culture à une autre, d'un individu à un autre. En outre, tous les humains sont capables de s'arrêter de respirer sur commande.

Cette capacité respiratoire est utilisée en voix parlée et en voix chantée en séparant les deux activités liées à la respiration : premier temps, j'inspire, je dilate, je gonfle, je me remplis d'air ; deuxième temps, j'expire, je souffle, je transporte l'air vers l'extérieur de mon corps.

Le premier temps génère la détente, tous les éléments mobiles du corps gagnent en amplitude : cage thoracique, poumons, espace des viscères...jusqu'à la colonne vertébrale qui gagne en longueur. Nous pouvons prendre conscience du redressement de notre dos, nous pouvons prendre conscience des mouvements de notre ventre.

Dans tous les cas, cette activité d'inspiration est tellement étonnante qu'elle a donné un autre sens au mot « inspirer » ...n'est-on pas inspiré quand on a une bonne idée ?

Le deuxième temps génère la tenue musculaire, le maintien, la conduite du souffle sans chercher à analyse , juste la conduite, pas le souffle. Ce n'est pas la peine de forcer le souffle : quand vous arrosez des plantes, le débit de l'eau ne doit pas être trop violent pour ne pas casser les fleurs. Quand vous soufflez pour fabriquer un son, inutile au début de vouloir agresser votre auditeur par un Mistral de Provence. L'objectif est de tenir un souffle homogène 10 secondes...ce n'est pas beaucoup...essayez en faisant « ssssssssssssss », puis « zzzzzzzzzzz ». Vous vous rendrez compte que la tenue de « s » n'est pas si aisée que cela !

Accorder sa respiration au geste sonore, c'est guider le souffle vers la bonne efficacité.

Le muscle « chef d'orchestre » de cette activité est le diaphragme, muscle situé entre la cavité thoracique et la cavité abdominale. Il fonctionne un peu comme un « ressort plat » que l'on tire vers le bas pour remplir ses poumons et que l'on relâche pour vider les poumons.

Pour que les poumons se remplissent correctement, il faut commencer par remplir le bas des poumons et non le haut : si, quand vous inspirez, vous soulevez les épaules, cela signifie que vous n'avez pas pris le temps de remplir entièrement vos poumons. C'est dommage car la partie la plus large des poumons se situe vers le bas du corps et non vers le haut !

En remplissant vos poumons d'air, vous abaissez le diaphragme qui écrase alors les viscères. Si vous n'y arrivez pas, allongez-vous par terre avec un dictionnaire posé sur le ventre : à l'inspiration, le dictionnaire doit monter.

Puis en soufflant, on va accompagner la remontée du diaphragme. Il s'agit de maintenir la paroi abdominale tonique permettant ainsi d'accompagner le diaphragme le plus haut possible. La paroi doit devenir comparable à un tonneau de vin…

Cette activité de détente et de souffle nécessite la pratique des exercices plusieurs fois par semaine pour progressivement pratiquer ces mouvements en conscience et développer nos capacités proprioceptives.

Si ces exercices en lien avec les gestes en voix parlée ou chantée vous intéressent, n'hésitez pas à nous contacter ! Dans tous les cas, la détente et le souffle génèrent le mouvement et donc la vie.

 

              L'oralité, une technique d'horlogerie (1)

11/03/2018  

L'oralité est une technique sociale et corporelle. Ce n'est pas une absence d'écriture.

Il y a au moins deux façons de pratiquer l'oralité ensemble. Le langage parlé et le langage chanté.

Ces deux pratiques orales stimulent, éduquent notre corps de façon à la fois similaire et différenciée.

Similaire car dans les deux cas, il nous faut apprendre à coordonner des organes pour produire l'émission vocale, pour nous transformer en instrument de parole ou en instrument de musique. Cette coordination concerne le souffle, le son, l'intonation et la prononciation.

Oui oui, on le sait cela ! Mais non, on ne le sait pas.

On ne le sait pas en conscience, au moment où nous pratiquons l'oralité. Pensons-nous à notre expiration quand nous parlons ou quand nous chantons ? Et pourtant, sans l'air transformé en souffle tenu, volontaire, il n'y a aucune émission vocale.

Le souffle est repéré dans toutes les pratiques philosophiques, religieuses. Et nous, dans notre mode de vie contemporain, dans nos pratiques quotidiennes, nous l'avons mis de côté, comme si cela était secondaire. Secondaire le souffle ? Mais c'est comme une voiture sans essence !

Comme nous sommes souvent pressés, nous allons au plus court : nous prenons une petite inspiration et relâchons une petite expiration. Avec très peu d'air, nous espérons pouvoir faire comme si. Mais comment imaginer la mélodie d'une flûte sans air expulsé longtemps ?

A force de ne pas pratiquer en conscience, nous sous-employons nos capacités respiratoires. Et pourtant notre corps est disponible pour soutenir cette technique de l'oralité. Le principe est d'apprendre à dissocier les deux mouvements de la respiration : transformer l'inspiration en décontraction et l'expiration en souffle. Vous ne voyez pas de quoi nous parlons ? En prenant le temps d'avaler l'air, on en vient parfois à bailler. C'est le signe d'une décontraction. Cette décontraction est possible car toute la structure qui entoure les poumons est molle : la cage thoracique et le ventre sont des éléments mous ...qui peuvent être entraînés pour apprendre à détendre toutes nos contractions musculaires liées à nos activités quotidiennes. Et puis après, une fois que l'on a appris à bien inspirer, il nous faut apprendre à souffler.

Là c'est encore une autre histoire. Il ne s'agit pas de se transformer en ballon et de tout laisser filer. Non non. Notre corps doit être éduqué pour gérer la sortie de l'air de façon tonique et soutenue. Il faut alors apprendre deux mouvements paradoxaux : à la fois se transformer en tonneau pour soutenir le maintien de la sortie expiratoire et en même temps, contracter et décontracter les abdominaux et les inter-costaux pour agir notamment sur la remontée du diaphragme, muscle qui gère l'évacuation de l'air des poumons.

Plus vous pratiquez cette première étape, plus vous prenez conscience de la contraction de vos muscles dans la journée. Plus vous apprenez à de nouveau capter les informations sensorielles par votre corps, plus vous apprenez à votre cerveau à traiter en conscience des informations qui vous viennent de votre corps. En conscience. C'est à dire que ce n'est plus un réflexe, par défaut. C'est une activité volontaire que vous pouvez employer dans la vie quotidienne dès que le stress arrive par exemple.

Tout cela semble nous éloigner des pratiques orales. Et pourtant ! Il n'y a aucune émission sonore sans air expulsé : dîtes-moi comment vous expulsez l'air de vos poumons et je vous dirai comment vous parlez et comment vous chantez !

Sans le carburant, vous ne pourrez pas aller très loin. Projeter la parole, projeter le chant nécessitent à la base non pas du sens mais une façon de gérer le souffle. Ne dit-on pas à propos d'une idée jugée faible « cela manque de souffle » ? Ou bien encore d'une personne qui abuse « elle ne manque pas d'air » ? Ces expressions populaires illustrent bien que la gestion de l'air est au cœur de nos techniques orales....le prochain rendez-vous, le 15 avril.

 

                    Raconter des histoires et non lire des histoires

15/02/2018       

Quand nous pratiquons une activité chorale, nous voici avec nos lutrins et nos partitions.

Nous chantons en suivant de près des notes inscrites sur des lignes.

Parfois le chef de chœur nous dit « mais regardez-moi ! ».

Car, en définitive, c'est lui qui nous guide pour pouvoir chanter ensemble

Il nous dit aussi « mais vous ne connaissez toujours pas les paroles par cœur ? Comment est-ce possible ? »

Les notes, les mots inscrits sur le papier sont des aide-mémoires mais fonctionnent comme des aimants : nous n'arrivons plus à nous en détacher de peur de nous tromper.

Ces supports nous piègent et nous enferment. Nous ne ferons pas l'effort de retenir les notes, les mots, la mélodie. Nous risquons alors d’oublier les intentions du texte, la mise en scène qui engage tout le corps.

Lire une histoire est un peu le même processus que chanter en lisant une partition.

Cela nous permet de réduire les risques : nous avons une contenance, un papier dans la main. Nous avons une assurance, nous n'oublierons pas.

On peut lire des histoires bien sûr ! Mais en lisant une histoire à un enfant, on lui dit aussi qu'il faut savoir lire.

Quand on écoute des histoires racontées, on se dit que l'on pourra un jour raconter à son tour, même si on ne sait pas lire. Et puis on lit, on chante des textes oraux à l’identique : les anciens connaissaient ces mélodies, ces histoires. Cela constitue un fil entre les générations.

Chanter et raconter sont deux activités universelles dans le temps et dans l'espace.

Ces deux activités nous ont permis de transmettre des mélodies et des langues à travers les siècles.

Elles nous ont permis aussi de véhiculer et d’éduquer les émotions.

 

Quand on raconte une histoire, on travaille sans filet. Uniquement avec sa technique, sa mémoire et son corps que l’on donne à voir.

Alors l'enfant n'entend pas les pages tournées, il n'entend pas des phrases lues : il voit un adulte en train de faire. Un adulte sans rien dans les mains, sans soutien matériel et voilà l’adulte qui raconte une histoire, une histoire qu'il aime, une histoire qu'il transmet. On voit la personne faire en langue et en chant ; on la voit interpréter des émotions ; on la voit bouger son corps, se tromper, bafouiller, reprendre, manquer d'air.

Tout cela apprend à l'enfant la complexité de la tâche de production « sans filet » ; transmettre en lisant, c'est un peu « triché » car on place un papier entre notre corps et l'auditeur.

On fait croire que la technique de l'oralité (en chant ou en langue) est en fait une technique de lecture. Mais la technique de l'oralité est une technique d'horlogerie qui nécessite des heures et des heures d'observation et de pratique. C’est une technique gestuelle qui nécessite de replacer le souffle au cœur de nos pratiques sociales partagées.

 Ah bon ? Rendez-vous le 15 mars prochain !

 

Le temps présent

26/01/2018

Raconter une histoire n'est pas banal !

Il y a celui qui raconte

Il y a ceux qui écoutent

Personne n'explique

C'est comme en musique il y a un chef d'orchestre et des musiciens

Personne n'explique.

Mais ils « racontent » ensemble une symphonie, un concert.

Même s'il n'y a pas de spectateurs, ils vivent une harmonie.

Quand on raconte des histoires

il se passe la même chose

mais les auditeurs sont aussi spectateurs.

Au fur et à mesure tout le monde est embarqué.

Le narrateur peut changer des mots, des expressions

mais l'intention demeure identique.

L'intention, c'est elle qui guide le narrateur.

C'est elle qui conduit les auditeurs.

 

Et dans ce temps suspendu se crée

une atmosphère, une ambiance partagée.

Les humains de toutes les cultures ont inventé cette pratique langagière ritualisée.

Ils venaient d'inventer le présent, ce temps symbolique, hors du temps.

Hors du passé, hors du futur.

Ce « pas de côté » nous permet de croire, l'espace d'une histoire, que le présent existe.

Et pourtant, la Terre n'arrête jamais de tourner, le présent n'existe pas en physique car tout est mouvement.

C'est une invention culturelle langagière, le présent.

Plus vous racontez des histoires connues à des personnes autour de vous

plus vous fabriquez du temps présent.

Un temps qui devient un espace, un espace de vie et moins une succession d'événements.

Tout comme au théâtre, les auditeurs et le narrateur ne sont plus dans un « hier », « un demain », « un plus tard ». Ils sont là, ici et maintenant, en pratiques langagières conscientes.

Cet « arrêt du temps » crée un moment de répit, un rendez-vous régulier que l'on attend.

Mais il y a une contrainte, il faut raconter (et non lire) des histoires connues

pourquoi? Rendez-vous le mois prochain.

Chanter, raconter, une évidence?

10/01/2018

Et pourtant...
On se raconte des histoires, des poésies,
On chante depuis toujours...toujours?
Hier oui, partout, dans toutes les cultures du monde,
cette pratique en langue est attestée.
Mais aujourd'hui, chez nous, dans notre quotidien, la pratiquons-nous encore?
L'équipe COLOE a proposé d'appeler cette pratique en langue, la Fonction
Patrimoniale du Langage (Rey et al., 2013, 2017).
La Fonction Patrimoniale du Langage, c'est une façon d'être en langue orale.
Nous sommes alors des passeurs de langue....un peu comme la navette dans un métier à tisser :
le cadre nous dépasse...mais progressivement, lentement, le tapis se dessine.
Certains vont vous dire : et ça prend combien de temps?
Longtemps, plusieurs générations, mais si nous ne transmettons plus,
cela peut s'arrêter...
C'est notre lien entre demain et hier.
Ce lien, c'est notre façon de tisser de l'oralité entre nous.
Ce lien c'est un savoir-faire...et puis un savoir-être...on ne raconte pas les histoires
de la même façon au Groenland, au Mali, en Argentine ou en France.
Ce lien c'est aussi notre façon de construire du présent.
Mais c'est une autre histoire...

Rendez-vous le mois prochain.

JLD VR